Il fait froid, et la neige crisse sous mes bottes. J’essaie de suivre ses traces mais il fait de si grands pas que je dois marcher sur la neige neuve deux fois sur trois. J’enfonce jusqu’à la mi-mollet, et j’ai peine à le suivre. Pourvu que je ne perde pas une botte, parce que mes bas sont depuis longtemps roulés en boule autour de mes orteils.
Arrivés au Zoo, Grand-Papa m’aide à passer par-dessus les tourniquets presque complètement ensevelis sous la neige.
Il me sourit.
«C’est notre secret, han, Grand-Papa?»
«Oui, Guylaine, c’est notre secret.»
Nous sommes seuls, nous n’avons pas le droit d’être ici, et c’est notre secret. Je souris de toutes mes dents, emmitouflée sous mon foulard.
L’hiver, il n’y a pas grand-chose à voir, au Zoo. Il n’est pas ouvert aux visiteurs, les pavillons sont donc fermés à double tour. Il ne reste que quelques animaux en cage qui supportent bien le froid - orignaux et compagnie - et tous les animaux sauvages de la région qui profitent du grand parc quand il est vide : hiboux, renards, lièvres…
Nous nous mettons en marche. Il n’y a pas de sentiers, je dois lutter contre toute la neige folle qui m’enlise. Mes pantalons de neige se mouillent.
De gros flocons tombent lentement, collant à tout. J’essaie d’en attraper avec mes mitaines, ma langue, mon nez.
Un fois au beau milieu du terrain, Grand-Papa déneige un banc de parc et nous nous asseyons.
Immobilité.
Silence.
C’est long.
J’ai froid.
Pipi. J’ai envie de faire pipi.
Je regarde Grand-Papa du coin de l’œil. Il sourit. Je souris.
Parfois, à force de rester parfaitement immobile et silencieux, un lapin tout blanc bondit vers nous, puis, se sauve à toute vitesse lorsqu’il nous voit, ou on aperçoit un renard aux pattes noires qui se faufile dans les buissons. À chaque fois, c’est un mélange d’émotions : curiosité, joie, et un peu de crainte.
Mais habituellement, on ne voit rien du tout, à part les nuages blancs qui s’échappent de nos bouches, et la neige, et les arbres nus.
Après un temps, Grand-Papa sort un Thermos de sa poche d’anorak, il est beige et brun et carreauté et plein de lait au chocolat chaud. Il sort ensuite un sac en papier, dans lequel se cachent, sous une couche épaisse de papier d’aluminium et de papier ciré, des biscuits sodas et du fromage orange, ou des biscuits au beurre de pinote.
Nous mangeons en silence.
Grand-Papa jette les graines de notre collation un peu en avant de nous.
Immobilité.
Silence.
Nous retenons notre souffle, pour ne pas faire de buée.
Craintivement, quelques oiseaux, gros-becs et jaseurs, viennent voir ce que nous leurs offrons. Ils mangent à toute vitesse, piaillant, puis se sauvent quand les écureuils et les tamias arrivent en courant, affamés, pour terminer les restes.
Si je tends la main doucement, ils viennent sentir ma mitaine, du bout du museau, tout étirés sur leurs pattes arrières, curieux mais prudents.
«On rentre, ma belle?»
«Oui. J’ai froid.»
Grand-Papa me donne sa main.